Du côté de la recherche – Rôle du geste dans les apprentissages
Pourquoi certains enfants vont se mettre à gestuer pour réfléchir à un problème de mathématiques ?
Les travaux de Susan Goldin-Meadow en psychologie cognitive montrent que « nous pensons avec nos mains » : le geste participe au traitement de l’information, il n’est pas décoratif, il structure la pensée et précède le langage.

Le geste précède le développement du langage
Susan Goldin-Meadow est professeur de psychologie à l’Université de Chicago, membre de l’académie des arts et des sciences aux Etats-Unis. Elle a débuté sa carrière par une découverte étonnante : des enfants sourds, n’ayant jamais appris la langue des signes, ont développé leur propre système gestuel structuré, prouvant que la capacité à inventer un langage est innée et gestuelle avant d’être vocale.
Dès 14 mois, les enfants associent un geste (pointer) et un mot (« gâteau »), prédisant les premières phrases 2-3 mois plus tard. Plus l’enfant est expressif dans ses gestes, plus son vocabulaire sera riche dès l’âge de 4 ans. C’est ce que Goldin-Meadow et Iverson montrent dans « Gesture paves the way for language development » : les gestes précèdent et boostent l’acquisition verbale. (Psychological Science, 2005). Le geste ne se contente donc pas d’illustrer le langage : il en est un précurseur et un indicateur.
Le geste précède l’acte conscient
Par exemple, un élève doit résoudre au tableau l’exercice suivant : 4 + 3 + 6 = ? + 6
L’enfant dit « j’additionne tout » mais il pointe les deux 6, révélant ainsi une intuition du regroupement.
L’enfant se trompe à l’oral, mais ses gestes indiquent une procédure correcte pour résoudre le problème.
Ce décalage entre ce qu’il dit et ce qu’il montre a été décrit de manière systématique : les gestes peuvent révéler des connaissances partielles ou émergentes que l’enfant n’exprime pas encore verbalement. Cette situation porte le nom de gesture-speech mismatch, ou inadéquation geste-discours (Reynolds & Reeve, 2001), elle montre une compréhension implicite qui s’exprime par le geste alors qu’elle n’est pas encore intégrée verbalement. Cet état de dissonance cognitive sert d’indice concernant des changements imminents dans la charge cognitive nécessaire pour effectuer la tâche. L’enfant qui traduit de nouvelles idées en gestes est en train d’apprendre ; il se trouve dans un état de transition qui laisse présager une bonne assimilation du concept (Goldin-Meadow, 2005). Le geste trahit souvent une compréhension plus fine ou plus avancée que ce que la personne sait formuler verbalement, voire révèle une pensée inconsciente, lorsque la parole et le geste divergent.
Le geste assure un apprentissage durable
Susan Goldin-Meadow démontre que produire des gestes pendant l’apprentissage allège la charge cognitive, libère des ressources et génère de nouvelles connexions neuronales.
Dans l’article « Explaining math: Gesturing lightens the load » (Psychological Science, 2001), Goldin-Meadow et ses collègues montrent que des enfants et des adultes retiennent davantage d’éléments lorsqu’ils ont le droit de gestuer, que lorsqu’on leur interdit de bouger les mains : les mains externalisent des idées dans l’espace, libérant la mémoire verbale pour consolider le raisonnement et la mémorisation à long terme.
Lorsque le contenu de la leçon passe par le corps, il tend à s’inscrire plus durablement dans la mémoire. C’ est ce qu’a montré une autre étude, « Gesturing makes learning last » (Cognition, 2007, réalisée par Cook, Mitchell & Goldin-Meadow).
Ainsi, dans la Pédagogie Jean Qui Rit, le geste est un point central dans l’apprentissage il prépare la verbalisation, ancre le savoir, soutient la compréhension et aide à la mémorisation.
Pour aller plus loin :
Goldin-Meadow, S., Nusbaum, H., Kelly, S. D., & Wagner, S. (2001). Explaining math: Gesturing lightens the load. Psychological Science, 12(6), 516–522. Lien vers l’article
Iverson, J. M., & Goldin-Meadow, S. (2005). Gesture paves the way for language development. Psychological Science, 16(5), 367–371. Lien vers l’article
Cook, S. W., Mitchell, Z., & Goldin-Meadow, S. (2008). Gesturing makes learning last. Cognition, 106(2), 1047–1058. Lien vers l’article
Conférence « Pensez avec vos mains » par Susan Susan Goldin Meadow. A écouter ici